Il y a deux jours, le Président de la République française Nicolas Sarkozy se déplaçait à Varsovie pour tenter de convaincre son homologue polonais, Lech Kaczynski, de
ne pas faire opposition au projet d'adoption par l'UE d'une constitution européenne "simplifiée". On sait que ce projet tient à coeur de Nicolas Sarkozy, mais il se heurte aux réticences de
quelques-uns de ses partenaires, dont évidemment la Pologne, qui pose comme condition à cette adoption un poids plus probant au sein du carré décisionnel de l'Union. Avant d'arriver à cette
rencontre, le pays a connu ces dernières années plusieurs crises et blocages.
Dès l'arrivée de Lech Kaczynski à la Présidence de la République, le 23 octobre 2005, on savait que l'ancien maire de Varsovie instaurerait un régime plus autoritaire que par le passé. Ancien
activiste anti-communiste, proche conseiller de Lech Walesa lors de son passage à la Présidence, ce catholique pratiquant voulait alors imposer une "réforme morale" à la Pologne. Il
avait d'ailleurs fait montre de sa capacité à serrer la vis contre des valeurs lui semblant immorales lorsqu'il avait interdit une manifestation homosexuelle dans les rues de la capitale. Puis ce
fut le temps des manoeuvres politiciennes. En effet, Lech a un frère jumeau, Jaroslaw. Ce dernier avait juré tous ses grands dieux qu'il ne ferait aucunement partie d'un gouvernement pendant la
Présidence de son frère, se contentant du poste de président de leur parti PiS ( Prawo i Sprawiedliwosc, Droit et justice). Mais, à la suite de la démission "surprise" de Kazimierz Marcinkiewicz,
Premier ministre désigné, Jaroslaw prit le poste et forma dès lors avec son frère jumeau une paire exécutive indéboulonnable et univoque.
Il s'agit là du seul exemple d'une paire de jumeaux aux commandes d'une nation, aux deux postes-clés du pouvoir exécutif. Comment alors ne pas parler d'accaparement du pouvoir?
Le temps des alliances
En Pologne, la religion catholique occupe une place très importante, renforcée encore par l'amour porté à l'ancien enfant du pays, le défunt pape Jean-Paul II. Mais le pays compte aussi son lot
d'ultra-conservateurs et de catholiques extrèmistes, dont la voix est portée bien haut par la populaire Radio Marija. Ce média, condamné à de maintes reprises par le Vatican, propage des idées
extrémistes et surtout antisémites sur les ondes, donnant la parole à la haine la plus virulente et passéiste qui soit. A l'heure où je vous parle, cette radio d'un autre temps émet toujours
aussi librement. Il faut dire que l'exemple ne vient surement pas d'en haut. Pour gouverner, les jumeaux Kaczynski se sont vite rendus compte qu'une bonne majorité à la Diète (le Parlement) était
nécessaire. Alors, au lieu de passer des alliances avec PO (Plateforme civique) comme par le passé, les deux leaders de PiS décidèrent de faire entrer de nouveaux partis dans le gouvernement. Le
5 mai 2006, Roman Giertych, président de la Ligue des familles polonaises, accède au poste de ministre de l'Education nationale. Il est accompagné par Andrzej Lepper, leader de Samoobrona
(Autodéfense), qui décroche le poste de ministre de l'Agriculture et du Développement rural. Leur particularité? Une solide base nationaliste et conservatrice. Leur "petit plus"? Les dérapages
antisémites et racistes.
Dès son arrivée au gouvernement, en guise de programme ministériel, Roman Giertych réclama un référendum sur la peine de mort au niveau européen. De son côté, Andrzej Lepper se vante d'avoir lu
Goebbels (le ministre de la propagande nazie), un "modèle", et loue la politique de grands travaux du chancelier Adolf Hitler, qui a sorti l'Allemagne de la crise.
De plus, la Pologne passe du statut de pays misant sur son redressement par le biais de l'Union européenne à celui d'euro-sceptique. Il faut quand même nuancer ce propos en rappelant que le
peuple polonais, lui, est en grande majorité europhile.
US, go home?
En 2003, alors que la Pologne ne faisait pas encore partie de l'Union européenne, ses dirigeants avaient offusqué la France et l'Allemagne en déclarant leur soutien total à la guerre lancée en
Irak par les Etats-Unis de George W. Bush. Peu de temps après, un scandale se propageait à grande vitesse dans le monde entier. Les Etats-Unis, par l'intermédiaire de leur organisation
d'espionnage la CIA, possèderait des prisons secrètes sur le sol européen, servant de bases de transit pour leurs prisonniers en provenance du Moyen-Orient et d'Afghanistan. Il y a peu, Dick
Marty, le rapporteur du Conseil de l'Europe en charge du dossier, a livré comme une bombe sa conclusion après une enquête de plus d'un an : la Pologne et la Roumanie ont, entre 2003 et 2005,
abrité des centres de détention de la CIA, dans le cadre d'accords au sein de l'OTAN. Cela fait quand même désordre dans un pays qui, à l'époque, plaidait sa cause afin d'intégrer l'Union
européenne dans les meilleurs conditions. Evidemment, ce scandale n'est pas du fait du gouvernement actuel, puisqu'antérieur à 2005. Mais il montre à quel point la Pologne, traumatisée par un
passé communiste, affiliéé à l'URSS, craint de se retrouver une fois encore dans le giron de son puissant voisin. En choisissant le soutien aux Etats-Unis, la Pologne veut éloigner le spectre
russe. Récemment encore, le pays a été choisi par l'administration américaine pour accueillir sur son sol une dizaine de boucliers anti-missiles, une partie de la stratégie nord-américaine pour
se protéger d'éventuelles attaques russes. Une nouvelle guerre froide, dénoncée par le très peu démocrate Vladimir Poutine. La Pologne porte en elle les germes pour devenir une poudrière.
Le passé communiste est vraiment la hantise des nouveaux maîtres de Pologne. Cette année, en guise de loi-phare, les jumeaux Kaczynski ont lancé la loi de lustration. Cette loi au nom barbare
visait à obliger les Polonais à révéler s'ils avaient collaboré avec la police communiste par le passé. De nombreuses voix se sont alors élevées dans toute la Pologne pour protester contre cette
atteinte à la vie privée, ramenant le pays dans une ère de délation généralisée. Heureusement, la Cour constitutionnelle s'est emparée de l'affaire et a largement invalidé une grande partie de la
loi, notamment les articles visant les journalistes, les directeurs d'école, les recteurs d'université ou encore des dirigeants d'entreprise. Une sévère défaite pour les jumeaux. Augure-t-elle
d'un contrôle plus ferme du pouvoir par les organismes indépendants tels que la Cour constitutionnelle? Ou peut-on craindre un resserrement de vis de la part du Président et du Premier
ministre?
C'est pour tout cela que la Pologne est aujourd'hui un point névralgique de l'Europe, partenaire obligatoire mais réticent, suiviste mais tiraillé. Avec en ligne de mire un poids de vote aussi
important que les grandes puissances traditionnelles européennes, faut-il avoir peur de la Pologne?
yann
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